Le paysage sublimé
Exposition au
Centre d'Art Contemporain Sextius
27 Bis Rue du 11 Novembre, Cours Sextius, 13100 Aix-en-Provence, France.
Du 26
Novembre au 08 Décembre 2007
De
15h à 19h du Mardi au
Samedi
« Notre perception extérieure est un
rêve du dedans qui se trouve en harmonie avec les choses du
dehors , et au lieu de dire que l’hallucination est une
perception extérieure fausse, il faut dire que la perception
extérieure est une hallucination vraie» (Hippolyte
Taine)
Peindre pour oublier le sujet: en
l’occurrence le paysage.
En abordant ce thème par des choix picturaux oscillant entre
la stratification de la lumière,
l’horizontalité du temps et la
transversalité du sens, c’est la notion de
territoire-limite qui est soulevée.
Limite de l’intention, limite de la traduction, limite de
l’interprétation.
S’élever, partir, oublier, se souvenir.
Comment piéger la mémoire ?
Les couleurs et les sons, les odeurs, la lumière et les
vibrations de l’humanité, si
différentes et pourtant si proches…
Comment faire pour que toutes ces hallucinations se cristallisent sur
la toile?
Réponse possible : en faisant de la toile un champ
d’expérience unique ayant pour point de
départ une représentation mentale et
esthétique de l’espace.
A la frontière d’une peinture-langage qui se
refuse à signifier, à priori, quoi que ce soit,
mes toiles sont avant tout des pièges de la
mélancolie au sens premier du terme.
Le mélancolique vit dans l’illusion d
‘un monde qu’il n’a pas connu.
J’ai beaucoup voyagé de par la profession
de mon père : Tunisie, Madagascar, Cambodge, Burkina-Faso,
Indonésie…sont des pays où
j’ai longtemps vécu.
On connaît le destin tragique de certains de ces pays.
Mes compositions visent à traduire cet
anéantissement du temps et cette fragilité du
monde.
Ainsi la peinture comme une possible cartographie de l’imaginaire et de la mémoire.
S'abandonner symboliquement dans la peinture
jusqu'à ce que les signes nous abandonnent
Dans une description bien faite, un tableau
hyper-réaliste par exemple, il y a toujours quelque chose de
moral: la volonté de dire la vérité.
Il se pourrait que, dans les signes eux-mêmes, il y ait un
engagement envers cette vérité. Et nous nous
sommes soudain en face d'un paradoxe, et la
vérité est là: les signes nous
abandonnent et avec ça on a tout dit
En 1987, pendant mon exposition à la Fondation Vasarely
d'Aix-en-Provence, plusieurs visiteurs, dont certains
étaient plutôt néophytes en art
contemporain, me firent remarquer d'étranges figures dans
mes toiles. Des avions sous l'eau, des yachts à la fois
carbonisés et incandescents, des sous-marins
émergeant dans des déserts lunaires…"
Ce qui me surprit le plus c'est que, d'une part c'étaient
des peintures non figuratives, d'autre part que les spectateurs
étaient d'origines très diverses, et que parmi
eux les enfants voyaient les même choses que les adultes.
Plus étonnant encore : ces formes , après
pointage, devenaient parfaitement identifiables.
Mieux, elles permettaient une re-lecture du tableau qui, de ce fait, se
trouvait réactivé sous un jour nouveau.
Soudain des peintures apparaissaient dans mes peintures, des images
dans des images ("imago": le monde comme on se l'imagine), des mondes
émergeant dans d'autres mondes, des symboles sous d'autres
symboles, des fenêtres ouvrant sur d'autres
fenêtres…le tout fonctionnant comme des mises en
abîmes involontaires ou de l'hyper-texte
imprévisible.
Et je commençais à comprendre que mes
œuvres, bien qu'en apparence terminées- mais
est-ce bien le terme qui convient? -(Faut-il finir une peinture? En
finir avec elle? La puissance du "non-finito" soulevée par
Léonard de Vinci…)- continuaient de travailler
seules, de manière autonome, avec l'extérieur, et
que mes signes m'échappaient.
Mes recherches sont liées à la position
du spectateur qui intègre dans l'œuvre d'art un
hypothétique savoir sur son mode de production ou sa
genèse, seule disposition pour que le dispositif continue de
fonctionner.Cet espace perceptif devient d'avantage un lieu de
reconnaissance et de validation plutôt que de connaissance et
de découverte. De fait le propos est d'envisager cet
ensemble de paramètres comme des vecteurs de fictions
subjectives à la fois individuelles et collectives: un
carrefour où entrent en collision les intuitions de
l'artiste, de l'amateur d'art et du critique.
Je cois que dans toute perception il y a ce mouvement d'avant en
arrière et inversement. C'est là que
l'œuvre devient symbolique, dans cette zone de doute et
d'incertitudes où l'apparente opacité des
références obligent à une
auto-référenciation sous menace de la perte de
sens.
<< Il n'y a pas à choisir entre ce que nous
voyons et ce qui nous regarde. Il n'y a qu'à
s'inquiéter de l'entre. Il n'y a qu'à tenter de
dialectiser, c'est à dire tenter de penser l'oscillation
contradictoire dans son mouvement de diastole et de systole (la
dilatation et la contraction du cœur qui bat, le flux et le
reflux de la mer) à partir de son point central, qui est son
point d'inquiétude, de suspens, d'entre deux.
>>(Didi Huberman)
Cela rejoint quelque part le point de vue de Rochlitz:
(l'idée de la présentation d'une
expérience inédite et singulière, mais
néanmoins communicable).et aussi la théorie
esthétique que Gérard Genette qualifie
d'hyperkantienne (la relation esthétique à un
objet attentionnel consisterait en une réponse affective
subjective même si l'on constate des convergences
d'interprétations, indépendamment des
critères ou des références
établis).
Une caricature de cette idée seraient les images
"holographiqhes",appelées aussi "holusions" ou
"jurassiques", et composées sur ordinateurs dans le milieu
des années 90. De loin , après une intense
contemplation, une image nous est
révélée, mais cela ne marche pas pour
tout le monde avec la même image numérique, et
mêm ,parfois, cela ne marche pas du tout.
Par contre, en y regardant de très près, les
innombrables images fractales qui remplaceraient les touches de
couleurs ressemblaient à cette technique du noyage et du
nappage (laisser les teintes non sèches fusionner par
clivage) que j'emploie depuis longtemps.
Ainsi les nombreuses "connotations aquatiques",
systématiquement remarquées, venaient
à la fois de ce questionnement et à la fois des
effets de brillance de la laque que j'utilisais
déjà à l'époque: ils
gênaient .une lecture trop directe de l'œuvre
("comme le scintillement de la surface de la mer nous empêche
de voir le fond").
Je trouvais ces écarts d'autant plus intéressants
sur le plan symbolique que ces peintures avaient
été exécutées au sol et
parfois d'un seul jet . On me demandait aussi souvent si les couleurs
étaient sèches.
L'argument du reflet m'interpelait d'avantage.
Je crois que c'est quelque chose de particulier à l'homme
contemporain: il est toujours, consciemment ou inconsciemment, en
quête d'une identité. En fait il recherche plus ou
moins symboliquement son reflet (ou son ombre) dans tout ce qui lui est
présenté comme un idéal social,
politique ou culturel, même dans la marginalité la
plus absolue.
Face à quelque chose qu'il ne connaît pas ,il a
tendance à essayer de s'y reconnaître
(re-connaître).
Entre passé et futur, il ne peut s'empêcher de se
plonger dans ce miroir interactif qui le révèle
à lui-même de manière critique et
parfois nostalgique.
Le mythe de Narcisse revisité : risquer- tomber- renaître
L'essentiel est de dire que le narcissisme est ambivalence. Il
peut être liaison ou dé-liaison; de vie ou de mort.
(Narcisse tombant amoureux de son reflet dans l'eau et s'y noyant
à vouloir l'approcher de trop près).
" Il faut le penser comme double direction .Le narcissisme de liaison
nécessaire à la constitution de la
psyché humaine, à la création
artistique et même à toute
éthique."(L.A.Salomé).
L'œuvre occidentale repose sur l'exigence et sur les enjeux
du souvenir et de la réminiscence, de la mémoire
et de l'oubli. La question majeure est celle de la transmission
généalogique et symbolique du sens -
où il s'agit moins de sa répétition
que de sa construction: car l'enjeu du passé, c'est
l'avenir. En ce sens d'ailleurs la Melancholia, la
mélancolie créatrice, est nécessaire:
car la douleur est aussi un vrai rapport au temps, et demande
à être élaborée.
Il s'agit de considérer l'œuvre non plus comme un objet mais comme un vecteur
<<Le rôle de l'œuvre est ici
essentiel…Œuvre: le terme a son prix. Car, aussi
curieux
qu'il y paraisse, ce concept n'a jamais été au
centre
d'aucune esthétique…Si elle échappe
à
l'emprise de la rhétorique des signes et de la
théâtralité des codes,
l'œuvre est une
manière irremplaçable de dire et de construire,
de
manière toujours neuve, la transmission et les
généalogies, de répondre des
identifications, de
délivrer des possessions et des aliénations :
elle est la
plasticité contre l'identité. Elle est
l'incarnation
concrète et vivante de cette puissance plastique et critique
de
métamorphose, qui forme les grandes syntaxes individuelles
et
collectives…qui sont individuelles et
collectives…qui
sont déjà nécessairement à
l'œuvre
chez tout homme, dans le rêve, le jeu, l'amour, le souvenir,
etc.
Voilà pourquoi il est temps aujourd'hui de donner son essor
à une pensée de l'imaginal - cette dimension que
la
philosophie et l'esthétique ont pour l'essentiel
chômée- en l'écrasant entre le sensible
et
l'idée. L'imaginal est le lieu et l'affaire du symbolique.
Le
sym-bolon est toujours un fragment qui tient lieu d'une
unité
toujours possible. Il est cette présence qui incarne une
absence
.Il prend ainsi en charge le négatif du temps, en le
maintenant.
Il appartient donc au temps et au devenir. Et ne saurait ni se
décréter ni relever de la seule
théorie. Il est
l'affaire de l'œuvre seule, de ce qui est à
l'œuvre,
comme espacement du temps et ouverture d'avenir. >>
J.Lauxerrois